Soutenance HDR - Pierre Cornu

Pour une épistémologie historique de la "question agraire" à l'époque contemporaine (19e-20e siècles).


Mercredi 12 décembre 2012, à 13h45

Salle Marc Bloch, 4e étage
Institut des sciences de l'homme
14 avenue Berthelot, 69007 Lyon

 

Jury

Claude BLANCKAERT, Directeur de recherche, CNRS, Centre Alexandre Koyré, Paris, prérapporteur,

Jean-Claude CARON, Professeur d’histoire contemporaine, Université Blaise Pascal Clermont 2- Institut universitaire de France, rapporteur,

Bernard HUBERT, Directeur de recherche INRA et directeur d’études École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Agropolis international, Montpellier, rapporteur,

Isabelle LEFORT, Professeur de géographie, Université Lumière Lyon 2,

Jean-Luc MAYAUD, Professeur d’histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2, tuteur de l’HDR

Denis PELLETIER, Directeur d’études, École pratique des hautes études (EPHE), Paris

Isabelle Von BUELTZIGSLOEWEN, Professeur d’histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2.


Comptant sur votre présence, je vous prie de croire, Madame, Monsieur, chers collègues, chers étudiants, en l’expression de mes salutations cordiales et dévouées,

 Jean-Luc Mayaud
Directeur du LER

 

Résumé


L'historien de ce début de siècle qui s'intéresse spécifiquement à la phase historique où le « grand partage » entre nature et culture s'est imposé et a accompagné le développement de l'industrialisation, de l'urbanisation, des jeux de l'échange et des rapports de domination à l'échelle de la planète, et qui se trouve touché, en sa qualité de citoyen comme de chercheur, par la crise générale de ce modèle, ne peut s'empêcher de s'interroger sur la solidité et la validité des principes épistémologiques à partir desquels sa discipline propre a jusqu'alors interrogé cette même phase, notamment sur les questions qui touchent aux mondes ruraux et aux enjeux agricoles, par où la contestation de l'industrialisme est aujourd'hui la plus radicale. De fait, l'historiographie des révolutions sociales, économiques, techniques, scientifiques, politiques et culturelles qui se sont succédées du 18e au 20e siècle, est elle-même, dans sa diversité épistémologique très relative, fille des Lumières, guidée par le principe de raison et un évolutionnisme plus ou moins avoué et maîtrisé, faisant des sociétés rurales et de leurs activités des périphéries d'un modèle prométhéen essentiellement urbain. À cette aune, la domestication rationnelle et utilitariste du vivant ne pouvait être comprise que comme un travail de normalisation aussi nécessaire qu'inéluctable. On pourrait donc dire, de manière certes un peu hâtive, que le récit historique du « grand partage » a été pensé et produit dans la logique même de ce dernier, se rendant aveugle à lui-même, incapable même de voir ses propres échecs - et, peut-être, sa propre fin. Ce n'est donc pas par une histoire de l'histoire autoréférentielle que l'on peut espérer comprendre la force passée et la faiblesse présente de ce mode d'être, mais davantage par une réflexion partagée, pluridisciplinaire, sur les « présents historiques » où s'est déjà jouée la crise du rapport entre nature et culture dans la longue durée de la croissance moderne.
Le « grand partage », de fait, ne fait pas vivre une cosmogonie. Il n'est qu'un champ de possibles. Surtout, il ne porte en lui aucune discipline, aucune force contraignante pour les acteurs sociaux. Pour comprendre le succès historique du dualisme naturaliste, il faut donc comprendre comment il a fait système avec l'historicisme ; comment s'est développé le « besoin de besoin » qui caractérise l'homme de l'âge scientifique selon Gaston Bachelard. Pour cela, il nous semble indispensable d'affronter de l'intérieur la question de la cosmogonie naturaliste, en portant toute l'attention nécessaire sur ceux qui en ont été les artisans obstinés et disciplinés : les « collectifs scientifiques », pour parler avec les mots de l'épistémologie de Ludwick Fleck, producteurs de « faits » et de « styles de pensée » disciplinés. Pratiquer l'histoire des sciences à l'époque contemporaine, c'est en effet découvrir non pas une cosmogonie pérenne et éthérée accompagnant le surgissement permanent d'objets « modernes » depuis le monde bien maîtrisé du laboratoire, mais bien une cosmogénèse permanente, incarnée, violente, aliénée à l'histoire elle-même, dans le besoin perpétuel de renvoyer le passé à l'archaïsme et de faire surgir une modernité purifiée sur tous les fronts. Contrairement aux approches critiques externes qui mettent l'accent sur les biais, erreurs et illusions du discours scientifique, il nous semble donc fondamental de prendre au sérieux le sérieux de la discipline scientifique dans son rapport au vrai, en le saisissant en action, dans son « présent » de la recherche en train de se faire, dans mais aussi hors le laboratoire.
À la lumière de ces réflexions, il nous semble possible de donner cohérence à toute une série d'objets et de questions apparemment sans lien, sur lesquels toutefois les différentes disciplines scientifiques à l’oeuvre aux 19e et 20e siècles se sont appliquées de manière obstinée, et qui touchent, justement, aux sutures imparfaites entre nature et culture, et notamment à leur jointure dans les pratiques. Ces questions, nous nous proposons de les aborder en requalifiant l'ancienne « question agraire », dont le potentiel heuristique nous semble n'avoir pas été mobilisé dans toute sa richesse, trop étroitement associé aux seules questions foncières.
Notre travail de recherche se fonde donc, en guise de démonstration de la pertinence et de la faisabilité d'une approche historique des enjeux épistémologiques de la « question agraire », sur trois études contextualisées, autonomes les unes par rapport aux autres, mais toutes trois liées néanmoins par le même besoin d'interroger des moments fondateurs de schèmes diffusés dans les sciences biotechnologiques et sociales, et qui les empêchent de se penser de manière pleine et entière : le schème de la colonisation, celui de la déprise ou ensauvagement, et celui de la saisie technoscientifique des hybrides de nature et de culture, dans la dialectique entre approches systémique et réductionniste du vivant et de son pilotage pour la production agricole.
La première étude que nous proposons porte sur l'expédition Horn en Australie centrale en 1894, à partir de la publication détaillée des travaux scientifiques menés par ses membres, notamment le naturaliste Baldwin Spencer, et vise à comprendre comment une équipe de scientifiques mêlant sciences naturelles et sciences sociales a pu penser l'histoire naturelle issue de la révolution darwinienne à la lumière de l'échec de la colonisation agraire de cet espace, et de l'incapacité de l'expansion britannique à faire entrer les Aborigènes australiens dans sa propre cosmogonie évolutionniste, jusqu'à fonder un nouveau style de pensée scientifique destiné à un succès planétaire du fait de l'interconnexion avec James Frazer et l'anthropologie culturelle britan-nique naissante, puis les sciences de l'homme en général, autour de la question du « totémisme ».
La seconde étude porte sur la géographie régionale française, celle héritée de l’oeuvre scientifique et académique de Paul Vidal de La Blache, aux prises avec la problématique de la déprise et de l'ensauvagement inacceptable et impensable du Massif central dans l'entre-deux-guerres ; étude menée à partir d'une littérature scientifique mais également para-scientifique surabondante, de documents témoignant des interactions entre recherche et enjeux socio-économiques et identitaires régionaux, et de correspondances privées éclairant l'hybridation de la discipline scientifique par l'univers de représentations de l'agrarisme littéraire antimoderne. Là aussi, il nous semble intéressant de voir une science à cheval sur la ligne de démarcation entre nature et culture, qui s'efforce de tenir ensemble l'étude des milieux et celles des sociétés humaines, confrontée au paradoxe et au trouble moral d'un délitement paradoxal du lien entre société et espace dans le contexte du triomphe du prométhéisme industriel. Cristallisée dès les années 1920, la pensée géographique de la déprise est appelée à des développements particulièrement suggestifs dans la crise systémique des années 1930-1940 ; puis, malgré les apparences de la liquidation de l'agrarisme dans les « trente glorieuses », à des résurgences imprévues, par des passeurs improbables.
La troisième étude, enfin, construite à partir d'archives scientifiques, de publications, de rapports internes et d'interviews de chercheurs et de techniciens, porte sur la genèse et l'affirmation, dans le contexte de la crise du productivisme, d'une dissidence systémique au sein de la recherche agronomique française, avec la mise au jour des conditions de la création du département « systèmes agraires et développement » au sein de l'Inra en 1979, ouvrant sur une pratique scientifique hétérodoxe, prétendant sortir de l'impasse du réductionnisme pour produire une science coopérative et intégrative, répondant à la crise du génie agronomique dans la dépression économique générale des économies industrialisées par une approche systémique centrée sur l'observation participante du fait technique, à la charnière du social et du vivant. Comme on peut le voir, notre choix ne s'est pas porté sur des épisodes majeurs, non plus que sur des lieux centraux ou des « noms importants » de l'histoire des sciences. À chaque fois, les sciences en action étudiées se révèlent largement hétéronomes, et les acteurs identifiés en situation de contradiction douloureuse entre les standards de leur discipline et les exigences de la situation vécue. Il résulte toutefois de cette fragilité initiale une très grande fécondité du travail produit, le fait que la méthodologie et la rhétorique propres au style scientifique mobilisé soient gouvernés de l'extérieur amenant les acteurs de la recherche à pratiquer un grand écart permanent entre obéissance formelle à la norme, et obéissance pratique aux injonctions du « terrain ». Ces chercheurs travaillent et sont travaillés, produisant des discours et des actes disciplinés qui constituent, à notre sens, des témoignages historiques d'une grande valeur sur le rôle des sciences dans la prise en charge du travail global de mise en signification des bouleversements successifs de la modernité et de l'échec répété du dualisme fondateur de cette dernière à traiter de manière efficace les multiples avatars de la « question agraire ».

 

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