Morin Cécile

Les mémoires des mondes paysans et ouvriers en France produites par les documentaires radiodiffusés du milieu des années 1970 au début des années 2000.

Thèse pour le doctorat d'histoire
Directeur : Pierre Cornu
Année d'inscription : 2015 

 

Projet de thèse

Dans le dernier quart du XXe siècle, les documentaristes de la radio publique s’intéressent particulièrement aux espaces français considérés comme marginaux et menacés d’extinction par la logique de sélection du productivisme : les espaces ruraux en déprise perçus comme les derniers témoins d’une « civilisation paysanne » et les bastions ouvriers issus de la première industrialisation frappés par les fermetures d’usines et l’extension des friches industrielles.  Ce tropisme pour des mondes sociaux en voie de délitement socio-symbolique et dans lesquels l’oralité est considérée comme un vecteur essentiel de mémoire et de tradition, répond à une forte demande sociale de mémoire et à un intérêt renouvelé pour les identités locales et les patrimoines vernaculaires à partir du milieu des années 1970. Ainsi, les documentaristes partent-ils sur le terrain pour enregistrer les paroles d’habitants anonymes, mais aussi leurs manières de parler et les sons de leur environnement quotidien, dans une démarche de collecte rappelant le « paradigme des derniers » qu’évoquait Daniel Fabre à propos de l’ethnologie.

Ma recherche vise à saisir comment les documentaires radiodiffusés ont contribué à construire des mémoires sonores d’espaces géographiques et sociaux associés à la fois à l’imminence de la perte d’un monde et à la marginalité spatiale. En déployant cet objet de recherche du milieu des années 1970 au tournant des années 2000, dans une période marquée par le passage douloureux à la société post-industrielle et par une crise des identités collectives, il s’agit de comprendre comment la mise en sons de mondes paysans et ouvriers perçus comme menacés de disparition les inscrit dans un rapport sensible au temps et au lieu.

Si les documentaires étudiés appartiennent au répertoire des productions médiatiques dont les fonctions de « catalyseurs de mémoire » ont été amplement analysées par les historiens ayant mis au jour le rôle des images audiovisuelles dans la reconstruction d’un passé travaillé par les attentes et les inquiétudes du présent, ils possèdent une spécificité liée à la force d’évocation de l’espace et du temps propre au son radiodiffusé.  En effet, l’absence d’images et de décor paysager qui imposent toute une série d’objets marqueurs d’une époque permet d’occulter ou au contraire de souligner l’historicité de la captation des sons enregistrés. Or, jusqu’au tournant des années 2000, à une époque antérieure à l’usage des technologies numériques et notamment de la baladodiffusion, la radio demeure un média du flux et de la simultanéité si bien que les voix et les sons enregistrés dans le passé sont donnés à entendre comme dans l’instantanéité de leur première énonciation. De fait, certains de ces enregistrements sont rediffusés au cours de la période étudiée de sorte qu’il est possible d’analyser à travers leur circulation, leur requalification en archives et la migration du récit qui les accompagne l’évolution des valeurs dont ils sont investis. Certains des lieux auxquels ils sont consacrés : ports de pêche bretons, vallées métallurgiques de l’est et du nord, moyennes montagnes du Massif Central… peuvent être ainsi considérés comme des lieux de mémoire radiophoniques dont on peut analyser de façon située les modalités de captation et de mise en récit dans l’épaisseur historique du quart de siècle étudié.  Contrairement aux émissions enregistrées en studio, ces documentaires font entendre des mémoires orales incarnées et fortement ancrées dans un espace dans la mesure où elles sont portées par des paroles d’habitants, de travailleurs, s’exprimant sur un terrain familier, ainsi que par les échos de leurs gestes, de leurs déplacements, de l’environnement sonore dans lequel ils s’expriment.

Si les sons et les modalités d’écoute sont devenus aujourd’hui des objets historiques légitimes, les réflexions épistémologiques qu’ils ont suscitées ont peu été appliquées à l’archive radiophonique et à son intérêt heuristique pour l’histoire sociale. Cette recherche s’appuie essentiellement sur une analyse qualitative des documentaires radiodiffusés aujourd’hui conservés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) ainsi que sur des sources orales et écrites permettant d’approcher au plus près les pratiques sociales des acteurs – professionnels de la radio, habitants et travailleurs anonymes – ayant contribué à la co-construction de ces émissions. En tenant compte des biais spécifiques à ce type de sources, l’étude des courriers d’auditeurs apporte en outre un éclairage sur l’écho et le désir de se raconter que ces documentaires ont pu susciter.