Michon David*

La commémoration de Gustave Flaubert et l'association des Amis de Flaubert (1880-1986)

Thèse pour le doctorat d'histoire
Directrice : Claude Isabelle Brelot
Année d'inscription : 2008
Professeur de Français / Histoire - Géographie

Résumé

En novembre 2006, Le magazine littéraire célèbre le cent cinquantenaire de Madame Bovary en rappelant la modernité du chef-d’œuvre. Ce roman, érigé comme une référence dans le second XXe siècle, permet à Gustave Flaubert d’être admiré dans le monde entier. Les études littéraires n’ont pas manqué, tout comme les recherches biographiques depuis la publication de sa Correspondance en 1884.
En même temps que Flaubert devenait une « référence majeure »[1] dans les années 1960-1980, le patrimoine prenait sa notion moderne « d’héritage commun notamment culturel d’un peuple voire de l’humanité entière »[2]. L’année 1980 marquait le centenaire de la mort du romancier normand et l’année du Patrimoine en France.
Dès lors, il nous apparaît décisif de connaître l’histoire de la construction patrimoniale d’un Gustave Flaubert devenu gloire nationale. L’originalité de notre étude sur la démarche de mise en patrimoine d’un littérateur nous apparaît décisive. Plusieurs travaux portent sur la patrimonialisation d’une figure nationale, comme le Dimanche de Bouvines de Georges Duby, Jeanne d’Arc à travers l’histoire de Gerd Krumeich ou L’Empereur à la barbe fleurie de Robert Morrissey[3]. La nouveauté de notre travail espère contribuer à la connaissance des usages conflictuels du passé. 

A partir de 1975, l’appropriation du terme patrimoine par le grand public révèle un glissement sémantique réel, le terme englobant à la fois le monument, le bien culturel ou encore l’héritage[4]. Par la suite, Les lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora permirent une nouvelle approche de notre passé national. Décomplexée, la France doit pouvoir se construire au sein de l’Europe en réfléchissant à l’idée de Nation. Plus de trois décennies après la Seconde guerre mondiale, c’est désormais un « nationalisme amoureux » qui pourrait représenter notre passé[5] : les études patrimoniales prennent un envol spectaculaire.
De nombreux travaux présentèrent les visages multiples des phénomènes de mise en patrimoine. Quant à nos recherches, il nous a semblé décisif de les détacher de la patrimonialisation des grands conflits contemporains. D’autres champs méritent un intérêt particulier qui pourrait établir un nouveau mode d’appropriation de traitement du passé, comme le défend l’historien Dominique Poulot. 

Nous chercherons à travailler aux frontières de plusieurs disciplines, entre histoire et histoire littéraire, en considérant l’anthropologie et la sociologie des organisations. Gustave Flaubert en tant qu’objet patrimonial nous est apparu comme une évidence dans cette recomposition disciplinaire.
On voudrait montrer comment s’institutionnalisent les actions des patrimonialisateurs dans le but d’établir une légitimité culturelle, et donc patrimoniale. Cette « logique » apparente est pourtant issue d’une mémoire conflictuelle autour de Gustave Flaubert  que nous tenterons de saisir tout au long de la période définie.
Plusieurs questions doivent être soulevées afin de saisir l’entière cohérence d’un travail fondé sur un seul homme. Certains thèmes seront consubstantiels à nos recherches.
Dans un premier temps, nous devrons insister sur les phénomènes géographiques, illustrations des rapports de sociabilité à l’œuvre dans l’univers flaubertien. En effet, comment Gustave Flaubert finit-il par être en conflit ouvert avec le milieu bourgeois dont il est issu, et quelles sont les traductions visibles, physiques et morales, de cette indépendance ? Après avoir défini les bourgeoisies rouennaises et les milieux affairistes et artistiques à l’œuvre dans la cité normande, nous pourrons analyser les raisons qui ont causé et alimenté ce conflit latent et parfois apparent entre Flaubert et sa ville natale, dans un mal-être qui perdure actuellement.
Dans un second temps, notre échelle géographique s’adaptera aux nouveaux tracés patrimoniaux décidés et organisés de Rouen à Paris, deux villes symboles de la vie de l’écrivain. En effet il avait coutume de passer ses mois d’hiver dans la capitale française. Paradoxalement, nous devons noter qu’il n’habitait pas Rouen, mais le bourg voisin de Croisset, détail qui a une importance réelle, comme nous le préciserons dans notre travail. Mais ce sont bien les deux grandes cités qui pérenniseront avec plus ou moins de succès la mémoire de Gustave Flaubert. Nous devons préciser qu’une grande partie de notre étude sera portée sur les patrimonialisateurs, des amis proches de 1880 aux flaubertistes garants d’un certain souvenir au XXe siècle : ils ont joué un grand rôle dans ce « style singulier » de la patrimonialisation de l’écrivain normand, au contraire des « officiels » de Rouen et Paris. Quelle conscience ont-ils d’eux-mêmes ? Comment affirment-ils leur légitimité culturelle ? Voilà une raison de plus pour étudier l’organisation du souvenir dans les lieux cités.
Dans un dernier temps, il sera intéressant de rapprocher ces politiques du souvenir -qui ne procèdent d’abord que de la volonté d’amateurs passionnés- des actions plus générales entreprises dans les autres travaux de conservation des monuments et des politiques statuaires, ou encore dans le champ de la « muséologie », thème moderne qui n’était pas encore théorisé à l’époque de notre objet d’étude. Cette comparaison doit logiquement pouvoir mettre en exergue les spécificités propres des logiques patrimoniales en jeu, afin d’établir clairement une nouvelle explication historienne d’un phénomène fluctuant, ne répondant souvent qu’à une nécessité ponctuelle. Le but avoué était de porter Gustave Flaubert à une reconnaissance nationale qu’il n’avait pu obtenir de son vivant. La réception de ce passé, forcément subie mais également choisie, a-t-elle accompli son dessein ?

La mémoire conflictuelle -thème central de notre travail- ne peut s’exprimer dans une linéarité chronologique (de la naissance de Gustave Flaubert à aujourd’hui) ou thématique (conflit avec sa ville natale au XIXe siècle, célébrations au XXe siècle, patrimonialisateurs tout au long de la période définie…). Plusieurs pistes de travail seront à l’étude. Nous creuserons l’attitude familiale envers Gustave afin de saisir le positionnement de l’écrivain face à son milieu. L’attitude de sa nièce, Caroline Commanville, participe à la construction de ce personnage, suscitant des désaccords sur la conservation de son souvenir. Ce travail nous permettra de réinsérer le rapport entre Paris et Rouen au contexte national. Les commémorations de 1921 et de 1980 prendront donc toute leur importance. Notre objectif est de comprendre un des processus de mise en patrimoine. En exhumant les traces du passé, nous tenterons donc de leur donner du sens pour répondre à cette question décisive : comment si peu d’individus parvinrent-ils à enclencher un processus de patrimonialisation qui toucha la communauté nationale toute entière ?
En définitive, l’originalité de notre étude sur la mise en patrimoine d’un littérateur doit nous permettre d’aborder un champ encore vierge des « lieux de mémoire ».

 


[1] BIASI P.-M. de, « Pierre Michon, Le coup de génie de Flaubert », in Le magazine littéraire, Paris, novembre 2006, p.38.

[2] CHALINE J.P., « Associations et sauvegarde du Patrimoine en Normandie, l’exemple des Amis des Monuments Rouennais », in Etudes normandes, n°1, Rouen, 2001, p. 41.

[3] Ces trois ouvrages sont donnés comme référence par Christian Amalvy dans les « Comptes-rendus », in Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, Paris, 2002-4, p.177.

[4] POULOT D., Patrimoine et modernité, L’Harmattan, Paris, 1998, p. 90.

[5] NORA P., « Comment écrire l’histoire de France ? », Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992, I, p. 31.