Axe 1 : Le développement agricole et rural entre sciences, techniques et sociétés


Animation scientifique
: Hélène Brives (ISARA-Lyon) et Pierre Cornu (Lyon 2)

     Les observateurs du développement agricole et rural qui ont en mémoire les conditions historiques de la « modernisation » des sociétés rurales européennes, ne peuvent qu'être frappés de l'intrication croissante, depuis deux décennies au moins, des enjeux socio-économiques d'une part et biotechnologiques d'autre part, avec une extrême diversité de combinaisons ainsi produites et juxtaposées dans l'espace. Exploiter le sol, élever du bétail, valoriser un patrimoine vivant, produire des biens ou des services en lien avec l'environnement, révèle des objets hybrides de plus en plus complexes, et produit des effets systémiques de moins en moins prédictibles, qui font intervenir en retour des techniciens, experts, chercheurs et instances rarement coordonnés, voire parfois en situation de contradiction ou de rivalité. De fait, le temps n'est plus où un seul modèle de développement prévalait, et légitimait une transmission descendante de l'innovation, pilotée par des organismes publics ou privés, nourris de la même culture technoscientifique. Car les acteurs du développement agricole et rural eux-mêmes sont devenus plus complexes à saisir, suivant des itinéraires, des rationalités, des modes d'insertion dans le marché divergents et parfois concurrents.

     Ainsi, ce que l'on pouvait analyser comme une évolution historique inéluctable, le désencastrement du social et de l'économique par le passage du modèle familial au modèle entrepreneurial, et la technicisation du rapport au vivant par son artificialisation, s'avère aujourd'hui rien moins qu'évident, avec des formes de réencastrement inattendues et l'éclosion de pratiques hybrides innovantes, réintroduisant la question des finalités au cœur des projets. Dans ce contexte, les biotechnologies ne sont plus acceptées comme une vérité indépassable, mais elles se trouvent examinées sous tous les angles par les parties prenantes : celui de l'intérêt économique, celui du risque, celui des valeurs également. Bref, le développement agricole et rural se trouve aujourd'hui, par la richesse et la complexité même de ce qu'il trame, et malgré la profusion d'études, de données et de modèles, rendu illisible et indécidable pour ses acteurs eux-mêmes.

     Or, cette situation représente un défi singulier pour les sciences sociales. En effet, il leur faut d'une part assumer de manière bien moins confortable qu'auparavant leur responsabilité dans l'établissement de diagnostics ou de scénarios, et d'autre part répondre au risque de marginalisation de leur discours, face à l'extrême technicisation des enjeux du développement et des paramètres (biométriques, technologiques,  économiques...) à prendre en compte. Plus important encore, les sciences sociales doivent assumer la dimension intrinsèquement politique et éthique de ces enjeux, qui ne peuvent se résoudre par la production d'une rationalité supérieure s'imposant de nouveau à tous. Nous postulons en effet qu'une pensée compréhensive des phénomènes émergents ne peut se faire dans le retrait du monde, encore moins dans le surplomb, et qu'elle constitue une question appelant un dialogue sciences-société à la fois pérenne, méthodique et ambitieux. Un certain modèle d'ingénierie est aujourd'hui obsolète, il n'y a pas lieu de le regretter. Mais cela ne signifie pas que l'idée même de l'ingénierie soit caduque. Tout au contraire, elle a rarement été aussi nécessaire, notamment dans sa dimension « territoriale » intégrative (Éric Grasset), et il convient donc de penser et éventuellement d'accompagner la mue des sciences de l'action, dans une relation aussi bien avec la formation qu'avec les acteurs de terrain et les institutions, en investissant les tiers-lieux, comme la Comue Lyon – Saint-Étienne, où les réflexions prospectives se croisent.

     Cet axe thématique s'affiche donc résolument comme une proposition de réponse argumentée au défi de l'intelligibilité du devenir de l'agriculture et de la ruralité, conçue à partir de trois principes clés : l'interdisciplinarité, l'immersion dans la recherche de terrain avec et pour les acteurs, et enfin la construction de partenariats, dans le champ des sciences sociales d'une part, mais également dans celui des biotechnologies, avec des relations déjà solidement établies lors de programmes de recherche récents, avec l'INRA notamment.